De la transformation à la transmutation : du Tao à Jung

Du Tao à Jung, une réflexion sur la transformation, la transmutation et la prise de conscience de notre monde intérieur.

Jean Luc Grollet

8/15/20268 min read

Réflexion sur le corps, le changement, le Yin-Yang, l'alchimie et Jung

Fenghuang -symbole de transformation, de renouveau et d’harmonie.

Depuis que l'être humain existe, il se transforme. Il naît, grandit, devient capable de procréer, transmet à son tour ce qu'il a reçu, vieillit et meurt. Mais ce mouvement ne concerne pas seulement l'être humain. Les animaux naissent,croissent, se reproduisent et vieillissent. Les végétaux germent, poussent, fleurissent, donnent leurs fruits puis retournent à la terre. Les saisons se succèdent. Les océans se déplacent, les vents circulent, les montagnes s'érodent, les volcans surgissent et les plaques tectoniques se déplacent.

Tout ce qui vit semble ainsi pris dans un mouvement permanent. Rien ne demeure exactement dans la même forme. Mais peut-on pour autant parler d'évolution ?

Je préfère ici parler de transformation.

Car le mot évolution porte souvent l'idée d'un progrès, d'un mouvement vers quelque chose de meilleur. Or le vivant ne suit pas nécessairement une ligne droite allant du moins bien vers le mieux. Il change. Il se transforme. Il passe d'un état à un autre. C'est cette distinction entre transformation et transmutation qui va nous intéresser.

Transformation : changer de forme

Le mot transformation vient du latin transformatio. On peut y reconnaître deux éléments : trans : au-delà, de l'autre côté, à travers, avec l'idée d'un passage ; forma : la forme.

La transformation peut donc être comprise comme un passage d'une forme à une autre.

Et lorsqu'on regarde le corps humain, cette notion devient immédiatement évidente. Le nouveau-né n'a pas la forme de l'enfant qu'il deviendra. L'enfant n'a pas la forme de l'adolescent. L'adolescent n'a pas celle de l'adulte. Puis le corps poursuit son chemin : maturité, vieillissement, vieillesse et finalement mort. La forme corporelle ne cesse jamais véritablement de changer. Même lorsque nous avons l'impression d'être restés « les mêmes », notre corps est engagé dans un processus permanent de renouvellement, de croissance, d'usure et de transformation. L'être humain est donc, physiquement, un être en devenir.

Mais qu'en est-il de ce qui se passe à l'intérieur ?

L'esprit ne change pas de forme

Nous disons facilement : Cette personne a changé psychologiquement. Mais le mot transformation devient alors métaphorique. Car le corps possède une forme. Nous pouvons observer sa croissance, sa modification, son vieillissement.

Mais quelle est la forme d'une pensée ? Quelle est la forme d'un souvenir ? Quelle est la forme de la conscience ou de l'inconscient ? L'esprit ne se transforme pas comme le corps. Il se développe.

Dès la naissance, l'être humain reçoit une quantité considérable d'informations. Il découvre le monde, les sensations, les paroles, les regards, les interdits, les encouragements, les peurs, les relations, les expériences. L'enfant se construit ainsi à partir de ce qu'il rencontre. Son corps se transforme physiologiquement, tandis que son monde intérieur se développe à travers les expériences qu'il reçoit et qu'il intègre. Cette distinction me paraît essentielle.

Le corps se transforme.
L'esprit se développe.

Et pourtant, ces deux dimensions ne sont évidemment pas séparées. Une modification profonde de notre manière de penser peut entraîner une modification de notre manière de vivre et, par conséquent, de notre corps. Nos comportements, notre alimentation, notre respiration, notre activité physique ou notre rapport au monde peuvent changer lorsque notre conscience change. Il existe donc une interaction permanente entre le corps et l'esprit.

Le mouvement du Yin et du Yang

C'est ici que la pensée taoïste apporte une autre manière de regarder le vivant. Le Yin et le Yang ne sont pas deux choses immobiles. Ils représentent un mouvement, une alternance, une transformation permanente.

Le Yang croît. Il atteint progressivement son apogée. Puis le Yin commence à croître. Le Yang décroît tandis que le Yin augmente. Et lorsque le Yin arrive à son apogée, le mouvement s'inverse à nouveau.

Il ne s'agit donc pas d'une ligne droite, mais d'un mouvement cyclique. Cette vision peut être mise en relation avec les grandes étapes de la vie humaine.

L'enfant naît et grandit. Ses capacités physiques se développent. Il arrive à la maturité sexuelle et devient capable de procréer. Puis, après cette période de maturité, le corps commence progressivement à modifier son fonctionnement. La croissance laisse place à un autre mouvement : celui du vieillissement.

Il n'y a pas nécessairement un moment précis où tout bascule. La vie est faite de transitions. Le Yang ne disparaît pas brutalement pour laisser la place au Yin.

Le Yin est déjà présent dans le Yang, comme le Yang est déjà présent dans le Yin. C'est ce qui rend cette représentation si profonde : chaque état porte déjà en lui les conditions de sa transformation.

Les 64 hexagrammes : symboles du changement

Le Yi Jing, ou Livre des Transformations, pousse encore plus loin cette idée. Les 64 hexagrammes peuvent être considérés comme autant de configurations symboliques du changement. Je ne les considère pas comme une succession mécanique correspondant exactement aux différentes étapes biologiques de la vie humaine.

Je les regarde plutôt comme une représentation symbolique du mouvement de la vie. Et ce mouvement ne concerne pas seulement l'être humain. Il concerne le végétal, l'animal, les saisons, les phénomènes naturels et, plus largement, la Terre elle-même.

La mer avance et se retire. Les vents changent. Les saisons se succèdent. Les plaques tectoniques se déplacent. Les volcans apparaissent. Les montagnes s'érodent.

Tout bouge. Tout se transforme.

Le Yi Jing peut alors être envisagé comme une manière symbolique de penser ce mouvement permanent. Dans cette perspective, la vie humaine elle-même peut être regardée comme un cycle :

naissance → croissance → maturité → transmission → vieillissement → mort.

Puis le cycle recommence ailleurs. L'être humain transmet la vie à ses enfants. Il leur transmet aussi des paroles, des comportements, des croyances, des valeurs et parfois des blessures. Ce qui a été reçu est à son tour transmis.

La transformation biologique devient ainsi également une histoire de transmission.

De la transformation à la transmutation

C'est ici que le mot transmutation prend tout son intérêt. Le terme vient du latin transmutatio :

trans- : au-delà, de l'autre côté, à travers ;

mutare : changer, modifier, échanger.

La transmutation évoque donc un changement qui ne concerne plus seulement la forme, mais un passage d'un état à un autre. C'est pourquoi le terme a pris une importance particulière dans l'histoire de l'alchimie. L'alchimiste cherchait symboliquement à transformer la matière. Le plomb devenant or est devenu l'image la plus célèbre de cette transformation. Mais derrière cette image matérielle se trouvait une question beaucoup plus profonde :

qu'est-ce qui peut être transformé en nous ?

Car nous pouvons changer de forme sans nécessairement changer notre manière d'être. Nous pouvons vieillir sans devenir plus conscients. Nous pouvons apprendre sans comprendre. Nous pouvons accumuler des connaissances sans réellement nous connaître. La transformation extérieure ne garantit donc pas la transformation intérieure. C'est à cet endroit que la notion de transmutation devient particulièrement intéressante.

L'alchimie : transformer ce qui est déjà là

Dans l'alchimie, il ne s'agit pas simplement de supprimer une matière pour en créer une autre à partir de rien. Il s'agit de travailler avec ce qui existe déjà. Cette idée peut devenir une puissante métaphore de la vie intérieure. Nous ne pouvons pas effacer notre enfance. Nous ne pouvons pas modifier les événements qui ont déjà eu lieu. Nous ne pouvons pas revenir en arrière pour devenir l'enfant que nous aurions voulu être. Mais nous pouvons changer notre rapport à ce que nous avons vécu.

Jung et la transmutation intérieure

C'est précisément sur ce terrain que la pensée de Carl Gustav Jung rencontre l'alchimie. Jung s'est beaucoup intéressé aux textes et aux symboles alchimiques parce qu'il y voyait une représentation symbolique des processus de transformation de la psyché. L'alchimie ne lui apparaissait pas seulement comme une ancienne tentative de transformer les métaux. Elle pouvait également être comprise comme une représentation symbolique d'un processus intérieur.

Ce qui est inconscient peut devenir conscient. Ce qui est séparé peut être reconnu comme appartenant à notre histoire. Ce que nous avons rejeté peut être rencontré.

Et ce processus rejoint chez Jung la notion d'individuation : le chemin par lequel une personne devient progressivement davantage elle-même, en intégrant les différentes dimensions de sa psyché. Il ne s'agit pas de devenir quelqu'un d'autre. Il s'agit plutôt de devenir capable de rencontrer ce qui est déjà là.

Transformer n'est pas transmuter

Peut-être pouvons-nous alors faire une distinction simple.

La transformation concerne principalement la forme. Le développement concerne l'accumulation et l'organisation de l'expérience. La transmutation concerne la manière dont cette expérience change de sens et de place dans la conscience.

Le corps se transforme - L'esprit se développe - Et la conscience peut, peut-être, transmuter.

Cette distinction n'est évidemment pas une définition scientifique absolue. C'est une manière de regarder l'expérience humaine. Mais elle permet de comprendre pourquoi nous pouvons avoir profondément changé physiquement tout en répétant intérieurement les mêmes schémas. Et pourquoi, inversement, une prise de conscience peut parfois modifier toute notre manière de vivre sans que rien de spectaculaire ne soit visible extérieurement.

Le mouvement ne s'arrête jamais

Nous cherchons souvent à nous stabiliser. Une expérience qui nous faisait souffrir peut devenir progressivement une expérience comprise. Une blessure peut devenir une connaissance de soi. Une peur inconsciente peut devenir consciente.

Ce qui était subi peut commencer à être regardé - Ce qui agissait dans l'ombre peut progressivement entrer dans la conscience. Il ne s'agit plus alors de transformation de la forme. Il s'agit d'une transmutation du rapport à l'expérience.

Nous aimerions conserver ce que nous avons : notre jeunesse, notre santé, nos relations, nos certitudes, notre situation. Pourtant, le vivant ne fonctionne pas ainsi. Tout bouge, tout se transforme, la naissance contient déjà le vieillissement, la croissance contient déjà le déclin, le Yang contient déjà le Yin. Et la fin d'une forme ouvre peut-être la possibilité d'une autre forme. Nous sommes donc moins des êtres qui « sont » que des êtres qui deviennent. Mais devenir ne signifie pas nécessairement progresser. Il n'existe pas forcément de direction unique allant vers un « mieux ». Il existe d'abord un mouvement. Et peut-être que notre liberté ne consiste pas à arrêter ce mouvement, mais à prendre conscience de la manière dont nous y participons.

De la vie à la conscience

C'est peut-être ici que le Tao et Jung peuvent véritablement se rencontrer. Le Tao nous invite à regarder le mouvement du vivant. Le Yin et le Yang nous montrent l'alternance. Le Yi Jing nous donne des images des transformations possibles. L'alchimie nous propose le symbole d'une transformation profonde.

Et Jung nous conduit vers la psyché, vers l'inconscient, vers cette partie de nous-mêmes qui continue d'agir sans que nous en ayons toujours conscience. Le corps se transforme depuis notre naissance jusqu'à notre mort.

Mais à l'intérieur de cette transformation corporelle, quelque chose d'autre peut se produire : la conscience peut apprendre à regarder ce qui la constitue. Et c'est peut-être là que commence véritablement la transmutation, non pas lorsque nous devenons quelqu'un d'autre, mais lorsque nous commençons à comprendre ce que nous sommes déjà.

Peut-être que la véritable question n'est donc pas : « Comment puis-je me transformer ? » mais plutôt : « Que puis-je comprendre de ce qui, en moi, cherche à devenir conscient ? »

Cette question nous conduit alors vers une autre dimension de la transmutation : celle de l'enfant que nous avons été, de ce qu'il a reçu, de ce qu'il a vécu et de ce qui continue parfois à agir en nous.

Car prendre conscience de notre histoire, c’est aussi apprendre à reconnaître l’enfant qui demeure en nous. Une autre réflexion commence alors : celle de la blessure, de la reconnaissance et du chemin qui permet de ne plus être dirigé par ce qui, autrefois, nous a construit.

A suivre ... L’enfant qui demeure en nous : de la blessure à la conscience

Grille et cercle de l'ordre Fuxi (SBE vol 16, 1882)

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